Lara B. Croft

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« Pour sa première performance Pascale Guinet choisit l’humour et le détournement, en reprenant à son compte la marque personnelle d’une des artistes majeur de l’art contemporain, mixé avec un personnage important de la culture populaire.
L’hommage à Vanessa Beecroft est évident, comme elle Pascale Guinet met en scène un groupe de personnes archétypes, se tenant debout, statiques, le temps d’une soirée, pour un vernissage-événement d’une galerie ou d’un musée.
Cependant alors que sa consœur crée des tableaux vivants composes de corps féminins plus ou moins vêtus, offert à la contemplation, Pascale Guinet impose aux spectateurs une armée de guerrières. Des femmes de tous les jours costumées en Lara Croft, adoptant une attitude déterminées et sure d’elles.
Bien que Lara Croft soit une icône sexy, sujet de fantasme et d’excitation, les « Lara » de l’artiste sont très loin de l’idéalisation des représentations féminines, courbes amplifiées, silhouettes exagérées et caricaturées. Ainsi, dans une société ou les détails vestimentaires ont une portée existentielle et véhiculent des marques identitaires, Pascale Guinet intègre les codes plastiques ou sont enchâssés l’être contemporain et en particulier les femmes,
pour mieux les représenter.
Dans cette performance dichotomique, les « Lara » nous ébranlent par leurs indépendance, nous troublent par leurs réel beauté, et nous intimident par leurs toute puissance.
Comme une réponse aux stéréotypes des personnages féminins, elles nous impressionnent par leur assurance sans pour autant nous effrayer. Sans agressivité féministe et condescendance envers les hommes, elles prennent leur place, acquise seule, dans la vie et dans l’art et ses codifications
canabalisantes. »

John NAVARRO

« J’ai moi aussi été Lara Croft.
Personnage conçu par un homme, Toby Gard, j’ai été d’antan le fantasme d’un autre homme, Jamie Hewlett, qui me dessine en tant que Rebecca Buck, dite Tank Girl, une fillette punk des comics pour adultes, qui parcourt les déserts rouges post-apocalyptiques d’une Australie à la dérive.
Seins nus, crête et chaussures de combat, je suis le contre-poids d’une autre femme, puissante elle aussi, qui règne alors sur une Angleterre gangrenée avec une main de fer. La rousse Margaret est alors la première femme à diriger l’île de la Grande-Bretagne, image même de la femme puissante, mais aussi de celle qui a castré tout un pays. Ce branleur de Toby Gard, concentrant en moi toutes ses frustrations adolescentes qu’un jour il faut bien soumettre à une psychanalyse de comptoir, ne sait pas quel monstre il a alors engendré. Je suis la sexualité inventée par le mâle – mes seins, ronds et durs, se balancent comme des ballons de foot à chacun de mes pas. Ma fine taille n’est que invitation.
Mes cuisses sont ornées des guêpières portant des armes, je peux baiser, mais je peux aussi tuer. Mes longs cheveux sont contenus dans une queue de cheval qu’il faut tirer fort.
Mais, bien que je suis faite par un homme, je n’ai pas besoin de lui. Je ne suis pas une femme à défendre. »

Deux ans après la naissance de Lara Croft, en 1996, Roberta Smith écrit dans le New York Times (article du 6 mai 1998) à propos d’une artiste américaine: « it’s good; it’s bad. It’s sexist; it’s not. It’s Vanessa Beecroft’s performance art », résumant ainsi les impressionnantes polémiques qui accompagnent les « Show » de l’artiste – des femmes, nombreuses, sculpturales et immobiles, s’offrent au regard durant plus de deux heures. Indifférentes à tout commentaire et regardant dans le vide, ces personnages, confortables dans leur nudité, fascinent les spectateurs avec leur (osons le mot) beauté contenue dans une forme structurelle, artificielle et froide. Provocantes sexuellement et contenant finalement zéro sexe, ces performances caractérisaient alors l’agressivité passive des années 90, une nouvelle attitude des artistes femmes qui exposent ou s’exposent en adoptant l’attitude considérée auparavant comme étant dégradante pour la femme.
Maintenant que l’ère médiatique de Beecroft retomba et que tout musée digne de ce nom a accueilli sa performance; et Lara Croft ayant été remplacée, après avoir ouvert la voie, par d’autres guerrières des mondes virtuels, Pascale Guinet revient sur la naissance commune de ses deux femmes dans notre imagerie, artistique ou populaire, en les fusionnant et créant Lara B. Croft. Enfin, une armée de Lara B. Croft. Il est certainement essentiel de souligner que l’artiste est une femme, et ses actrices sont également ses avatars (Guinet est hors de la performance quand celle-ci commence). Bien que des photos et une vidéo sont prises lors de la performance, la question du temps est bien entendu essentielle. Le temps de la contemplation est inscrite dans le temps du spectateur, mais aussi celui d’une Lara. Avançant d’abord avec une détermination quelque peu sur jouée, l’actrice se révèle à elle-même et, dans cette tenue ridicule, commence à se sentir dotée d’une puissance que doit ressentir un élément d’un ensemble.
Le nombre est ici très important, les Laras constituant une sorte d’armée d’un monde nouveau. Habillées dans une même tenue, leur puissance se traduit par leur multiplication et uniformisation, mais en y regardant de plus près ce ne sont pas les mannequins de Beecroft qui s’exposent, mais des femmes réelles. La dimensions parodique emmène le nécessaire d’humour et de distance dans cette performance, bien que l’expérience reste troublante et pour la femme qui y participe, et pour le spectateur.
La performance marque la fin de la période où les codes datés créés par des hommes sont à la fois la menace des féministes et leur porte-drapeau. Ces contradictions newtoniennes sont désormais intégrées et donnent lieu à des réinterprétations plastiques, où les femmes prennent leur place sans agressivité ni condescendance, en rendant hommage avec humour à des artistes comme Vanessa Beecroft, mais aussi Tracey Emin ou Cindy Sherman, qui ont joué des lieux communs pour se faire enfin une place. Pascale Guinet saisit cette place et déclare l’époque de ces femmes artistes comme étant définitivement révolue.

Kuralai Abdukhalikova